Dans le parcours de notre compagnie, les pièces ont toujours abordé des thèmes politiques qui pourraient laisser penser que la critique sociale est le moteur principal de notre travail. Or il me semble que nous sommes d’avantage animée.es par des questions d’ordre philosophiques et conceptuelles.
Bien plus que les sujets de société c’est la notion de vérité qui a longtemps été au cœur au cœur de nos réflexions.
La vérité comme enjeu affectif et historique dans la trilogie Des territoires ;
La vérité comme l’expression des limites de l’utopie dans Salle des fêtes ;
La vérité comme mensonge nécessaire dans le spectacle jeune public Jamais dormir ;
La vérité comme territoire de l’instrumentalisation politique face à l’irrésolu dans Lieux communs
Les créations des années à venir porterons une réflexion sur la mémoire, mais sans vraiment rompre avec le précédent cycle puisque celui-ci articulera les deux notions « mémoire et vérité ». Au cœur de cette articulation la figure du témoin y est fondamentale.
Du côté de la mise en scène, nous poursuivrons nos expérimentations autour de deux axes dramaturgiques qui nous ont été révélé aux cours de nos précédentes créations et que nous souhaiterions approfondir un peu plus. À une époque où l’obscénité domine la scène internationale, il nous apparaît fondamental de faire de nos scènes de théâtre des espaces qui interrogent notre besoin de se représenter le monde et de nous re-présenter au monde.
1/ Une esthétique de la reconstitution
Au fil des années est apparu dans notre travail de compagnie ce que nous avons appelé une esthétique de la reconstitution. Il s’agit là d’une formule qu’il faut pourtant détacher violemment de la reconstitution historique ou patrimoniale. Il s’agit de produire dans l’imaginaire des acteur.ices l’idée selon laquelle nous ne jouons pas les pièces en direct devant un public mais nous les rejouons devant témoins. C’est comme si l’espace de la scène était envisagé de manière symbolique comme celui d’une reconstitution de scène de crime, dont l’objectif n’est pas la reproduction de la réalité mais le témoignage en vérité de ce qui s’est joué. Cette notion de « en vérité » induit de fait un décalage avec le réel, car il ne s’agira jamais de faire croire que nous sommes ailleurs que dans un théâtre, ni même que nous puissions être autre chose que des acteurs et des actrices sur un plateau. La vérité se vit ici comme « l’exigence d’un partage de la sensibilité » pour reprendre la formule qu’utilise Georges Didi Huberman dans son ouvrage Le témoin jusqu’au bout.
2/ Le texte comme une partition
Cette esthétique de la reconstitution induit une antériorité des faits : il s’agit d’évènements qui ont déjà eu lieu et sur lesquels on « revient ». C’est une clef de compréhension majeure dans l’appréhension des pièces que j’écris.
De fait, j’assume l’idée selon laquelle le texte est une partition qui précède le spectacle. Cette partition n’empêche pas les débordements et le surgissement de la vie en répétition, mais s ’appréhende d’abord comme ce qui fait « loi ». Car le texte n’est pas seulement l’histoire qui se raconte, puisque je m’attache à faire apparaître la structure. Il est donc aussi « forme ». Il ne s’agit pas seulement de comprendre ce que l’on dit et pourquoi on le dit, mais de mesurer la modalité dans laquelle cela s’inscrit, en matière d’écriture, en matière de rythme, en matière de théâtralité, comme un musicien ne doit pas seulement jouer les notes sur la portée, mais savoir lire s’il est en clef de sol, de fa, ou d’ut, décrypter les altérations qui lui indiquent la tonalité, prendre acte de la mesure qui induit le rythme ternaire ou binaire etc…